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Empoignade virtuelle entre Berry et Geagea : la République gérée par Twitter interposé

 

Jeanine JALKH 

Les principaux protagonistes politiques n’ont pas chômé au cours de ce long week-end de l’Adha comme ils en ont l’habitude durant les fêtes religieuses. C’est ce que montrent en tous les cas la dynamique politique qui en a émané ces derniers jours et les échanges, ironiques et acerbes par moments, comme ceux qui ont eu lieu, via Twitter, entre le président de l’Assemblée, Nabih Berry, et le chef des Forces libanaises Samir Geagea. Le bras de fer virtuel a eu lieu autour de l’ampleur de la participation à la table de dialogue, M. Geagea ayant suggéré, lundi, qu’elle devrait être confinée à 5 ou 6 participants tout au plus pour alléger le mécanisme des discussions. À cela M. Berry répond qu’il est « impossible de réduire la représentation des composantes politiques et communautaires à ce nombre ».
« Eh bien, je vous souhaite bonne chance dans l’espoir que vous puissiez parvenir à des résultats dans les prochaines onze années à venir », a rétorqué le leader des FL. Plus ironique encore, M. Berry a répliqué : « Grâce à tes prières, le dialogue a sauté. » « Mais vous n’avez même pas besoin de mes prières puisque le dialogue s’est déjà volatilisé avec la formule adoptée », a conclu M. Geagea. Ce n’est qu’un échantillon reflétant le niveau des échanges intraétatiques et des conflits, devenus on ne peut plus personnels, qui ponctue la crise politique en cours.
Bref, et en dépit du ton badin que ces messages laissent transparaître, l’échange n’en illustre pas moins l’impasse aussi bien dans le fond que dans la forme dans laquelle se trouve le dialogue dit national. Ils démontrent en outre à quel point le fossé s’élargit entre les différents camps, voire au sein même d’un même camp politique, comme le prouve jour après jour la tension ascendante entre les Marada et le CPL, dont les deux chefs rivalisent dans la course à la présidence.
Le boycott annoncé par ailleurs par le Courant patriotique libre des séances du Conseil des ministres se poursuivra, a assuré hier un membre du bloc du Changement et de la Réforme, Ziyad Assouad.
Déclenchée au départ par un conflit autour des nominations sécuritaires, la fronde du courant patriotique a fini par épouser une « cause » bien plus générique, à savoir la non-conformité au pacte national dans son acception du concept de partenariat et du respect des droits des chrétiens.
Quoi qu’il en soit, les aounistes persistent et signent : leur décision de poursuivre l’escalade devrait culminer entre le 28 septembre et le 13 octobre, notamment par un recours à la rue comme moyen d’expression de leur mécontentement.
Or c’est là où le bât blesse pour leurs alliés chiites du Hezbollah qui contestent l’atteinte à la seule institution qui continue d’être un tant soit peu opérationnelle, le gouvernement, objectant également les protestations de rue qui risquent de déstabiliser un peu plus le pays.
Le différend « tactique ou circonstanciel » qui oppose les deux formations ne devrait aucunement remettre en cause l’entente stratégique qui les lie, devait assurer hier un député du parti chiite, Ali Fayad, qui a toutefois implicitement reconnu que l’entente entre les alliés n’est pas toujours au beau fixe : « Il n’est pas nécessaire qu’une relation fondée sur une alliance soit compatible à 100 % », devait indiquer M. Fayad.
Entre-temps, les médiations pour calmer le jeu entre les différents acteurs ne semblent pas avoir abouti et rien n’augure d’une éclaircie sur ce plan. Aucun progrès non plus à noter sur le plan de la présidentielle qui a été au cœur des entretiens, mardi, entre le patriarche maronite, Béchara Raï, à Dimane, et Ghattas Khoury, le conseiller du chef du courant du Futur, Saad Hariri, d’une part, et entre ce dernier et M. Geagea, à Meerab, d’autre part. Une occasion pour M. Khoury d’annoncer le retour prochain de M. Hariri « pour tenter de relancer » ce dossier en suspens.
Le long week-end a par ailleurs été marqué par une polémique provoquée non plus par la politique cette fois-ci, mais par deux dossiers sécuritaires hautement sensibles et dont la portée n’en est pas moins « politique » : l’acte d’accusation paru suite à l’instruction de l’affaire du double attentat perpétré à Tripoli contre les mosquées al-Takwa et Salam en août 2013, mettant en cause deux officiers des services de renseignements syriens. Un dossier on ne peut plus explosif qui a poussé le ministre de l’Intérieur, Nouhad Machnouk, à soumettre au gouvernement une requête consistant à dissoudre les deux partis également pointés du doigt : le Parti arabe démocratique (alaouite, pro-Assad) et le parti al-Tawhid (la branche Hachem Minkara). La demande de M. Machnouk aura servi pour le moment à provoquer un « dégel » partiel des relations entre l’ancien ministre de la Justice, Achraf Rifi, qui a adopté dès le début une position intransigeante à ce sujet, et son ancien compagnon de route, le ministre de l’Intérieur, qu’il a tenu à contacter pour le remercier de sa démarche. Ce nouveau sujet de polémique risque d’ailleurs d’en rajouter en termes de tension si le Hezbollah refuse d’avaliser la requête du ministre de l’Intérieur déterminé à ne pas en découdre avec le parti chiite à ce sujet.
Quant à l’autre dossier sécuritaire venu troubler les célébrations de la fête de l’Adha, c’est celui de l’arrestation, par la Sûreté générale, de l’ancien mufti de Rachaya, cheikh Bassam Tarrass, soupçonné d’être impliqué dans l’attentat à la bombe qui s’est produit le 31 août sur la route de Ksara. L’arrestation du dignitaire sunnite a suscité des remous dans certains milieux qui ont exprimé leur mécontentement par le biais de messages virulents. C’est ce qui poussera le président de la Chambre, Nabih Berry, à appeler à éviter les surenchères au sujet des appareils sécuritaires de l’État libanais. « Gardons à l’écart des surenchères les exploits sécuritaires et politiques, et laissons la justice et les services de sécurité travailler car ils protègent le pays », a dit M. Berry aux députés qu’il recevait chez lui à Aïn el-Tiné.
Ses propos faisaient également suite aux critiques formulées par certains pôles politiques à l’égard de la SG et de son directeur, le général Abbas Ibrahim. Celui-ci s’était entretenu avec l’ambassadeur syrien, Ali Abdel Karim Ali, le jour même où le juge Ala’ Khatib émettait son acte d’accusation dans le double attentat de Tripoli.